Article
de l'indépendant du Mardi 1er juin 1993
Rencontres
cathares d'Arques
Déodat Roché est toujours vivant
L'ombre de Déodat Roché
a plané sur le petit village d'Arques durant tout le week-end
de Pentecôte, à la faveur des rencontres organisées
par l'association " Spiritualité cathare, hier, aujourd'hui,
demain ".Dans le cadre pittoresque du village de vacances,
en bordure du lac, les conférenciers se sont succédés
pour évoquer la mémoire du catharisme. Ils ont
également été reçus à la mairie
pour un vin d'honneur; samedi soir, avant une veillée
consacrée à des contes. Entre Charles Galiana,
Jean Blum et Jean Claude Chevalier, Lucienne Julien, la présidente
de "Spiritualité cathare ", a longuement parlé
de l'oeuvre de Déodat Roché, portant ainsi témoignage
de ses longues années de recherche aux côtés
du philosophe spiritualiste.
DÉODAT
ROCHÉ est toujours vivant. Sa silhouette longue et fine,
dans les rues d'Arques, le village où il vécut
le plus clair de son temps consacré à la recherche
spirituelle, sa silhouette plane encore, vivante dans la mémoire
de ceux qui l'accompagnèrent sur son chemin et conduisirent,
à ses côtés, d'importants travaux sur le
catharisme. Melle Lucienne Julien est de ceux-là. On ne
s'étonnera donc pas de, retrouver aujourd'hui l'ancienne
proche collaboratrice de Déodat Roché à
la présidence de l'association "Spiritualité
cathare", qui organisait ce week-end à Arques d'intéressantes
rencontres ainsi que son assemblée générale
annuelle.
Comme le rappellera Melle Julien au cours de son évocation
de Déodat Roché, le philosophe d'Arques décédé
en 1978 à l'âge de cent ans et un mois, a eu une
vie bien remplie. Durant cette vie, il a d'abord accompli avec
beaucoup de conviction et de rigueur son oeuvre de magistrat.
Juge d'instruction à Limoux puis président du tribunal
de Castelnaudary, c'est à Béziers que Déodat
Roché termine sa carrière par anticipation : le
gouvernement de Vichy le mettra à la retraite, le considérant
sans doute comme un personnage " dangereux ". II est
vrai qu'il s'occupait " d'histoire des religions et de spiritisme"
...Faux, rectifie Lucienne Julien : " Pour Déodat
Roché, la pratique du spiritisme était une source
d'erreur ".Le chercheur avait mieux à faire. Et il
le fera.
Dés les années 1898, Déodat Roché
se consacre à l'étude des religions. II se nourrit
des oeuvres de Fabre d'Olivet notamment. Son horizon est toujours
largement ouvert et il ne refuse aucune approche à-priori.
A cette époque, il lit Eliphas Lévi, Allan Karden.
" Les grands initiés " de Chouré le marqueront.
La nourriture spirituelle de Déodat. Roché est
sans limite. En ces années de quête, il accumule
les connaissances, avide de savoir." Je suis passé
par sept écoles initiatiques pour comprendre la mission
humaine sur la terre ", confiera t-il un jour à Lucienne
Julien.
Du martinisme
à la franc-maçonnerie
C'est ainsi qu'au début du siècle, Déodat
Roché traverse une période martiniste. II adhère
au groupe ésotérique de Paris. Puis peu à
peu, ses pas le mèneront à la Franc-maçonnerie.
II fréquentera jusqu'aux dernières années
de sa vie la loge du Grand Orient de France à Carcassonne
dont il sera le Vénérable. Cet engagement maçonnique,
jamais Déodat Roché ne le délaissera. Pas
même après le " choc " de sa rencontre,
dans les années 20, avec Rudolf Steiner qui, en Suisse,
lui ouvre toutes grandes les portes de l'anthroposophie. "Heureux
sont ceux qui viennent et qui savent ce qu'ils viennent chercher
" : tels seront les premiers mots de Steiner lors de son
entrevue avec Déodat Roché. Désormais, le
chemin est tracé.
" Sachez
que je reviendrai "
Mais comment Déodat Roché est-il arrivé
au catharisme auquel il consacrera l'essentiel de son oeuvre
philosophique ? Il avait en commun, avec les cathares, "
un souci constant de purification ", note d'abord
Lucienne Julien. Il croyait ensuite, comme les cathares en la
réincarnation. " Pour Déodat Roché
", explique Lucienne Julien, "il y avait en
l'homme nécessité de plusieurs vies afin de retrouver,
à travers une succession de purifications ce vêtement
de Lumière perdu lors de la chute originelle des âmes
emprisonnées dans les corps terrestres" .Ses
théories sur la réincarnation, Déodat Roché
les exposera dans l'un de ses livres majeurs, " Survivance
et immortalité de l'âme " .
Cette croyance était si forte en lui que le jour de son
centenaire, il déclare devant ses amis de la société
du souvenir et des études cathares qu'il créa aux
côtés de Lucienne Julien et Fernand Costes en avril
1950: " Je vais vous quitter bientôt mais sachez
que je reviendrai... " .Des mots difficiles à
oublier pour ceux qui eurent à les entendre.
" Le
laurier refleurit "
Le premier cahier d'études cathares - premier maillon
d'une longue chaîne réunissant les travaux d'éminents
chercheurs du monde entier - parut à l'automne 1948. Il
était l'oeuvre quasi exclusive de Déodat Roché
qui en assuma les frais d'impression. " 704 ans après
la chute de Montségur, le laurier refleurissait",
dit Lucienne Julien. Dés lors, Déodat Roché
entouré d'amis et amies avec qui il animera chaque année
un camp d'études. C'étaient les années du
camp l'Estagnol avec Simone Hannedouche, Nita de Pierre-feu...
Des rencontres qui virent passer tous ceux qui s'intéresseront
de prés au catharisme, même si certains prirent
ensuite d'autres chemins.
Déodat Roché était trop respectueux de la
liberté de conscience individuelle pour ne pas se réjouir
de cette diversité.
Son étude du catharisme, Déodat Roché l'a
conduite avec un but précis qu'il considérait comme
sa mission. Laissons à Lucienne Julien le soin de la rappeler:
" II s'est attaché à comprendre le catharisme
en rendant justice à la valeur morale , sociale et spirituelle
des cathares. C'est pour cela qu'il n'a pas hésité
à s'attaquer aux mensonges déversés contre
le catharisme par ses détracteurs". On trouve
l'essentiel de son message dans des ouvrages majeurs trop souvent
oubliés aujourd'hui, sans doute parce que certains ne
sont plus disponibles. Citons-les pour mémoire : "
Le catharisme" "l'Eglise romaine et les cathares albigeois
", "Etudes manichéennes et cathares ",
"Résurgences du catharisme" etc.
Aujourd'hui, la mémoire de Déodat Roché
demeure vivante. Lucienne Julien et ses amis l'entretiennent
au sein de l'association " Spiritualité Cathare "
qui publie un bulletin trimestriel et qui a donc tenu ses rencontres
à Arques en ce week-end de Pentecôte tandis qu'une
exposition sur Déodat Roché se visite, au village
dans la maison où vécut le philosophe. Le laurier
est toujours en fleur, qui porte témoignage du poignant
message transmis à l'humanité par les Parfaits
juchés sur leur bûcher de Montségur.. C'était
en mars 1244. Depuis, l'homme n'a cessé de s'interroger...
Spiritualité
cathare mode d'emploi
Créée en 1990, l'association " Spiritualité
cathare, hier, aujourd'hui, demain " réunit autour
de Lucienne Julien des chercheurs mais aussi de nombreuses personnes
(plus de deux cents aujourd'hui) directement intéressées
par le message spirituel du catharisme. Les travaux de recherches
conduits individuellement par des membres de l'association sont
publiés dans un bulletin trimestriel qui sert de lien
entre tous les sociétaires.
Pour tout renseignement et adhésion, on peut s'adresser
au siège social de l'association, chez Melle Lucienne
Julien, 23 avenue du président Kennedy à Narbonne
(11100) ou encore auprès du secrétaire; M. Jean
Philippe Astruc, 44 rue Jean Jaurès à Vinassan
(11110)..
La Maison de Déodat Roché
Au coeur du
village se trouve la maison natale de Déodat Roché,
(1877 - 1978) historien du catharisme.
Né à Arques le 13 décembre 1877, Déodat
Roché s'intéresse très tôt à
la spiritualité sous l'influence de son père. Lorsqu'il
termine sa licence de droit, il entame des études de philosophie
qu'il ponctue également d'une licence.
Devenu magistrat, il reste pourtant fidèle à la
philosophie en participant à des revues et des associations
ayant trait à la spiritualité, comme la Société
de culture morale et de recherche psychiques.
Franc-maçon, il est radié du barreau par le gouvernement
de Vichy en 1941 et une seconde vie commence puisqu'il se consacre
désormais exclusivement à ses études sur
le catharisme. En 1948, il fonde la Société du
Souvenir et des Etudes cathares dont les activités sont
répercutées par -Les Cahiers d'études Cathares-,
crées en 1949. Agé alors de 72 ans, il reste le
principal maître d'oeuvre de cet organisme jusqu'à
sa mort, le 12 janvier 1978, à Arques dans sa maison natale.
En mémoire de l'enfant du village, cette maison abrite
aujourd'hui une exposition permanente dédiée au
catharisme. Elle propose aux visiteurs 4 approches de cette religion,
au-delà de l'aspect religieux:
- une première approche historique
- une seconde approche spirituelle
- une troisième approche politique
- une dernière approche consacrée à la vie
quotidienne des cathares.

L'auteur de
l'histoire du Comté
de Razès
a écrit sur Arques
une notice très substantielle, il est regrettable que
le cadre de son ouvrage ne lui ait pas permis de s'étendre
plus longuement et de citer les sources sur lesquelles il appuie
les faits qu'il raconte.
On ne lira pas sans intérêt la description qu'il
donne d'Arques à l'époque de la croisade contre
les Albigeois.
Après s'être emparés à la longue et
malgré la plus vive résistance du château
de Termes, les Croisés attaquèrent Arques et s'en
rendirent les maîtres. Le château fut complètement
détruit. Le bourg eût le même sort. Un document authentique nous
apprend que les maisons furent incendiées et démolies.
L'église et le prieuré furent seuls conservés.
C'est une bien triste et bien sanglante page dans les annales
que le récit du sort qui fut fait aux malheureux habitants
de ce bourg. On ne leur laissa pas même la consolation
de pleurer sur les ruines de leurs demeures et d'essayer de les
relever. Chassés hors de l'enceinte du village, ils durent
fuir dans les vastes forêts du voisinage, n'emportant avec
eux que ce qu'ils purent charger sur leurs épaules.
Ils eurent un sort aussi triste, que celui qui fut fait d'après
Du Mège, le commentateur de Dom Vaissette, aux habitants de Coustaussa. Ce qui le prouve, c'est que dans l'apanage qui
fut créé en faveur de Pierre de Voisins, figure
le droit d'affouage et de forestage dont jouissaient les feudataires
d'Arques.Doc Arques n'existait plus.
Que devinrent les malheureux proscrits forcés d'abandonner
leurs maisons en ruine? L'histoire ne nous le dit pas, mais nous
présumons d'après un événement des
plus dramatiques qui se passa sur la place de ce bourg quelques
années plus tard.
Voici, d'après Dom Vaissette, le récit d'une sentence
qu'il rendit à Arques contre une femme accusée
de sorcellerie.
"L'an
du Seigneur 1265, Pierre
de Voisins comte, visita toute sa sénéchaussée
avec ses assesseurs et punit du dernier supplice plusieurs sorciers
et sorcières et parmi celles-ci une femme qui s'appelait
Angèle du lieu de Labarthe, âgée de 60 ans."
La malheureuse Angèle fut brûlée vive sur
la place d'Arques, car la métairie de Labarthe ou elle
résidait, est située à une petite distance
de la commune. On se demande quel était le crime de ces
pauvres gens accusés de sorcellerie et condamnés
au bûcher.
Le roi
saint Louis
douta de leur culpabilité,
car en apprenant ces exécutions, il ordonna au Sénéchal
de ne plus avoir à connaître de ces sortes d'accusations,
réservant à ses officiers de la justice royale
la poursuite des crimes de sorcellerie. Pierre de Voisins, le
grand justicier, avait voulu, par un acte de cruauté,
frapper un grand coup et essayer de rétablir le calme
sur les terres de sa baronnie.
Les anciens habitants d'Arques, et peut-être avec eux,
d'autres proscrits errèrent sans asile et sans pain dans
les vastes forêts qui couvraient les Corbières.
Souvent, pendant les nuits sombres, des feux s'allumaient sur
le Cardou et sur d'autres pics dominant les montagnes. Les
sons lents et lugubres de la conque marine et du cornet à
bouquin retentissaient au fond des vallées. C'était
autant de signaux et autant d'appels réitérés.
Et alors à travers des sentiers perdus, des groupes compactes
arrivant de tous les points de l'horizon se réunissaient
sur une de ces grandes landes qui couronnent les hauteurs voisines
d'Arques.
Une foule immense stationnait sur ce point, pendant de longues
heures, écoutant tantôt les incantations d'un fanatique,
tantôt les prédications d'une femme illuminée
qui, comme la sibylle antique, récitait ses oracles. On
maudissait les vainqueurs,les francimans
;on se lamentait sur les ruines qui couvraient le sol; on pleurait
le village détruit, la cabane incendiée.
Au lieu de
prendre en pitié ces parias, ces misérables vivant
comme des fauves et devenus presque sauvages, Pierre de Voisins
voulut les dompter par la terreur, comme il les avait vaincus
par le fer et par le feu. Et c'est ainsi que les exécutions
sanglantes décimèrent cette population désespérée.
Le souvenir de ces scènes terribles s'est perpétué
dans la contrée sous la forme de la légende rythmée.
Si on interroge les vieillards, on entend réciter la complainte
Le Roman, alternant ses strophes sans nombre, les unes
en langue française, les autres en langue Romane, comme
une melopée des temps d'Homère.
Cette complainte
est à peu près
inconnue des habitants actuels; quelques vieillards ont pu nous
donner les fragments suivants. Elle présente un caractère
d'originalité et de souvenir qui mérite d'être
conservé.
Soun trois enfants
d'escole
Qui s'en vont par le pays,
S'en vont de ville en ville
Pour apprendre de legir.
Rencountroun tres juneis dames
Bien faites à leur plaisir:
"Si passats à la Fontoise
Sarets morts ou sarets pris."
Soun pasats à la Fontoise,
La justice les an pris.
"Nous avons un frère en France,
Gouverneur de ce pays.
Si savait cette nouvelle,
Dans une heure sarait ici.
N'abio' no biell' an finestre
Qu'abio tout aco n'ausi:
"Garats, moussu déla justice,
Garats les prisonniers qu'an dit:
Qu'îs abion un frère en France,
Gouverneur de ce pays."
Demore pas un quart d'une heure,
Que le emboioun fa mouri.
Demore pas un quart d'un'autre
Que soun frère ba beni.
"Dios, pourié de Fontoise,
Que fan abal tant de gens?
- Par ma foi, mon gentilhomme,
Penion trei jeunes enfants. |
- Dios, pourtié
de Fontoise,
Y pouirio pas estre à temps?
- Par ma foi, mon gentilhomme,
Vous marchez trop aleiement."
Descend de sur son carosse,
Monte sur son cheval blanc,
Y donne tres cops de gaule,
Va plus vite que le vent.
"O juge, méchant juge,
Qun jugeoment as-tu fait?
- N'y a aucun de vos parents.
- Tu n'as menti par ta bouche.
Tous les trois sont mes parents.
Les deux sont mes frères,
Et l'autre mon cousin germain."
Met son genou en terre,
Son chapeau à la main.
"Dieu me perdonne, moui frères,
Et mai moun cousi german.
Retirat-bous, fennos encintos,
Et les enfants de sept ans,
Que la bilo de Fontoise,
Ba peri à foc à sang.
La sang, de per las carrièros,
Les chabals i nadaran.
Et le foc de per las muralhos,
De cent legos le beiran.... |
Un document
conservé dans les archives de la mairie d'Arques nous
fait connaître l'oppression dans laquelle étaient
tenus les habitants d'Arques par les descendants de Pierre de
Voisins.
Gérard de Voisins, leur seigneur, voulait les empêcher
de vendanger leurs vignes jusqu'à ce qu'il eût vendangé
les siennes sous peine de 20 livres; mais les habitants s'adressèrent
au sénéchal et furent soutenus par lui. Il fut
fait défense au seigneur de les troubler.
(20 octobre 1340)
. En 1575, les légionnaires vinrent faire
le siège du château d'Arques qui fut presque entièrement
détruit. "Seul le donjon résista aux attaques
des soldats des capitaines Rascles et Rastelrens." La façade
de l'ancien prieuré porte encore les traces des balles
des légionnaires, ce qui semblerait prouver qu'il dût
y avoir une résistance assez sérieuse.
Lorsque le
marquis de Rébé
eût acheté la baronnie d'Arques, (XVIIIème
siècle) la marquise de Rébé se transporta
dans sa nouvelle résidence et fit imposer sur les vassaux
qui l'habitaient une somme de deux mille livres pour fêter,
comme on disait alors, son joyeux avènement.
Nicolas
Pavillon
s'indigna des prétentions de la marquise de Rébé.
Il parvint après avoir surmonté les difficultés
soulevées par l'archevêque de Narbonne à
affranchir les vassaux d'Arques de l'impôt odieux qu'on
voulait faire peser sur eux.
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